le sang et l'épée

La pleine lune: conte d'angoisse

http://image.mabulle.com/h/ha/hauteclaire.mabulle.com/eclipse1lune09012001.jpg

 

 

 

La porte du sas d'entrée de la base était coincée, et après avoir vainement essayé de pousser et de forcer, Tom et le capitaine Schram firent reculer les deux autres membres de la petite équipe de secours, et dirigèrent les faisceaux de leurs lasers sur la fermeture pour la couper proprement. Il fallut encore venir à bout de l'ouverture qui refusait de bouger, et ils purent enfin entrer dans le complexe lunaire, vaste bâtiment entièrement dédié aux expériences en tout genre. La dernière équipe qui travaillait là n'avait plus donné de nouvelles depuis un mois, et les autorités de l'administration du satellite avaient finalement décidé d'envoyer ce groupe d'éclaireurs, pour tenter de comprendre ce qui se passait, et éventuellement de porter secours aux scientifiques, ou plus probablement de réparer leur équipement.

Il fallait bien reconnaître que cette base était plutôt isolée, toutes les autres étant regroupées du côté de la face visible, bien plus facile à investir, avec ces mers aux reliefs commodément plats. La face cachée était bien plus accidentée, en dehors des problèmes posés par l'obscurité et le froid. Le complexe avait été bâti pour débuter les études, en attendant les suivants, dans le cratère laissé par une météorite, cratère depuis lissé et aplani, comme beaucoup d'autres.  Schram n'aimait pas venir sur cette partie de la lune, sans repères terrestres, et sans aucune autre construction humaine. C'était tout autre chose dans la mer de la tranquillité,  il y avait du monde, du mouvement. Les bases communiquaient entre elles par un réseau de galeries couvertes et étanches, rassemblant les blocs purement scientifiques avec les bars, les centres commerciaux ou les quartiers d'habitations. Depuis cinquante ans que l'implantation avait commencée, les constructions avançaient bon train. Lui même habitait là depuis deux ans, avec sa femme, scientifique spécialiste en botanique. Il était fier de dire que, grâce à elle, les assiettes étaient bien garnies en légumes frais, venant des serres dont elle était responsable.

Les serres, comme toutes les installations, avaient besoin des panneaux solaires, et la face visible était entièrement colonisée. Les hommes avaient aussi du mal à quitter complètement la vue de la terre natale, et pour ces différentes  raisons, l'implantation ne faisait que débuter sur l'autre côté, timidement, bien que tout ait été cartographié et exploré. La base dark lunar project était la première de son genre, appelée à être rejointe par beaucoup d'autres.

Schram et Tom entrèrent les premiers, remettant leurs lasers à la ceinture, suivis par Jane et André, l'un portant sa valise de premiers soins, et l'autre le matériel de communications de secours, tout juste extraits de la petite navette de liaisons posée plus loin.

Il faisait sombre dans la base, tout était éteint, seules les lumières de veille marchaient, répandant leur éclat rougeâtre dans le couloir après le sas. Personne pour les accueillir. Schram avait espéré trouver les scientifiques immédiatement, sans doute un peu ennuyés d'avoir été coupés du reste de la planète pendant tout le mois, mais en bonne santé, désirant avant tout continuer leur travail. Le capitaine Carey, chef  récemment nommé, lui avait parut très capable, très bien formé malgré sa jeunesse et son absence l'ennuyait encore plus. Après vérification, ils ôtèrent leurs casques, puis leurs scaphandres, les suspendant aux emplacements prévus. L'air était froid, piquant, les thermostats avaient dû être baissés, mais la teneur en oxygène normale.

_ Vous ne trouvez pas qu'il y a une drôle d'odeur ici ?  demanda Schram,
_ Non, les  régénérateurs marchent normalement, et même plutôt fort,  répondit André, qui avait procédé à une vérification rapide des systèmes.
_ Qu'est ce que vous sentez ?
_ Je ne sais pas. C'est très ténu de toute façon. Probablement une fausse impression.
_ Où sont-ils tous ? demanda Jane, regardant autour d'elle.

Ils étaient arrivés dans la pièce centrale, à la fois centre de commande des systèmes internes, et carrefour, de nombreux couloirs menant au reste de la bâtisse. Pour le moment, avec Carey, il n'y avait que cinq personnes, tous des scientifiques. Il était prévu que d'autres viennent,  nombreux , accompagnés de colons volontaires pour une nouvelle aventure, d'où la grandeur de l'ensemble. Leurs voix résonnaient dans ce qui paraissait un espace vide, les laissant désorientés.

_ Vous êtes sûr qu'ils ne sont pas partis ? demanda Jane à voix basse.
_ Ce serait difficile sans leur véhicule resté dehors. Je l'ai vu en arrivant, fit André,

et pourquoi baissez-vous la voix ?

Jane ne répondit pas, alors que tous sentaient très bien l'atmosphère d'abandon  régnant  dans la salle de contrôle. Les veilleuses rouges projetaient des lueurs sanglantes sur les visages fermés, laissant des pans entiers de la pièce dans une pénombre aux reflets grenat.  Aucun être vivant ne se trouvait là, Schram en était sûr. Qu'était-il arrivé à ces gens ? Les trois autres commençaient à donner des signes de nervosité, même Tom, le géant, d'ordinaire si placide, tripotait son laser avec des doigts agités.

_ André, voulez-vous me remettre cette lumière en marche !
_ À vos ordres, capitaine.

L'éclairage revint, chassant les ombres, amenant une certaine détente parmi l'équipe.

_ Il faut les retrouver. Prenez chacun une direction. Les serres, les chambres, les labos, ils doivent bien être quelque part. Nous arrivons sûrement en retard, mais peut-être y a t-il encore une personne à sauver ?  fit Schram, sans conviction.
_ Allez-y, séparez vous, et n'hésitez pas à appeler, si vous avez besoin d'aide.
_ Capitaine, j'ai trouvé le journal de bord, fit André, dans son dos,
si vous voulez voir.

Schram fit le tour du bureau, et s'assit devant un très puissant  ordinateur :
_ Merci André.

L'homme fit un bref salut, puis ramassant son paquetage, se mit en devoir d'aller inspecter la galerie indiquée.  Schram resta seul devant l'écran, où s'affichait un dossier, page après page, compte rendu du capitaine Carey sur son exercice, pendant que les autres disparaissaient dans les couloirs.

Le fauteuil était confortable, et  Schram s'installa, attentif au moindre bruit.

Le silence était presque palpable, le moindre son rebondissait sur les parois pour s'éteindre aussitôt. Il crut saisir un mouvement du coin de l'œil, une ombre qui disparaissait dans le passage menant aux chambres, qu'avait emprunté Jane. Il tourna la tête rapidement, mais il n'y avait rien. Il revint à son écran, et commença à lire. Le récit était assez ennuyeux, juste le compte rendu des journées, des travaux effectués, renvoyant à d'autres pages pour les résultats des études. Carey n'était là que depuis sept semaines, et son journal n'était pas très épais. Schram s'aperçut qu'en fait il n'avait écrit que pendant trois semaines, et depuis le mois dernier, aucune entrée. Pourquoi ? Le dernier jour annoté était plus longuement commenté :

_ Ce soir c'est la pleine lune, du moins sur terre, car ici... ça ne fait pas grande différence avec les autres jours, si je puis dire, parlant de la face cachée. Ceux de la face visible peuvent avoir le spectacle inverse, une éclipse de soleil par la terre. Nettement moins spectaculaire mais intéressant quand même.
Donc ça ne sera pas la même chose, du moins je ne crois pas, enfin ça m'étonnerait. J'aime bien les nuits de pleine lune, elles me font rêver, voir les choses avec plus de netteté. J'en profiterais pour mettre mes dossiers à jour, et dormir tôt.

Je suis surpris d'avoir été choisi pour cette affectation, alors que je n'ai encore effectué aucun commandement, mais j'en suis ravi. Les scientifiques sont des gens charmants et tout se déroule à merveille. Si tout va bien, d'autres nous rejoindront un peu plus tard.
Le journal continuait sur deux ou trois lignes, puis :
_ Finalement, on dirait bien que c'est comme sur terre. Ca m'étonne beaucoup, mais c'est comme ça, il faut y aller.

Schram écarquilla les yeux pour lire la dernière ligne :

Ps : prochaine pleine lune le 21 février.

_ Le combien sommes-nous, demanda t-il à Tom qui revenait à grands pas.
_ Le 21, pourquoi ?
Le premier hurlement retentit, venu du fond de la base désertée. Schram reconnut subitement l'odeur si faiblement sentie.
Du sang.
Les lasers ne sont pas en argent.

 

Vos commentaires

1 Le Jeudi 21 Fevrier 2008 à 10:43 GMT+2, par Pan

Bonjour Hauteclaire

gniiii-hihihi on s'attendrait presque à voir surgir un alien, mais en fait... ;)
Très bien écrit... J'adore !!!
Amitiés

2 Le Jeudi 21 Fevrier 2008 à 19:14 GMT+2, par Martine

Un délicieux conte,j'aime beaucoup.Bises Martine

3 Le Jeudi 21 Fevrier 2008 à 22:50 GMT+2, par elle

coucou
oui moi aussi j'ai cru comme c'etait la pleine lune,on allait avoir affaire
a quelques monstres!!!
joli conte
bisou a demain

4 Le Jeudi 21 Fevrier 2008 à 23:26 GMT+2, par Riagal

Hi Hauteclaire,
Bingo tu(e) l'a fait ! ;-)
je passe à toute vitesse mais emporte ce conte pour le lire tranquille au coeur de la nuit...
KissesinBlue...à tous sourire...de monstre(heureux) !

5 Le Vendredi 22 Fevrier 2008 à 07:44 GMT+2, par hauteclaire

Bonjour Pan, Je suis contente que mon premier essai en matière d'angoisse ait plu à la connaisseuse que vous êtes! Amitiés

6 Le Vendredi 22 Fevrier 2008 à 07:45 GMT+2, par hauteclaire

Bonjour Martine, Merci de votre appréciation. Le mot de la lectrice est toujours primordial! Bisous

7 Le Vendredi 22 Fevrier 2008 à 07:47 GMT+2, par hauteclaire

Coucou Elle, j'espère qu'en matière de monstre, le mien vous ait fait plaisir à lire! Bisous

8 Le Vendredi 22 Fevrier 2008 à 07:49 GMT+2, par hauteclaire

Hello Riagal, Lire ce conte au coeur de la nuit est ce qui pouvait lui arriver de mieux! Espérant qu'il ait fait passer le vrai frisson du récit d'angoisse. Il ne me reste plus qu'à prévoir le suivant... Blue bisous

9 Le Mercredi 1 Octobre 2008 à 10:38 GMT+2, par louise

Bonjour Hauteclaire,

Que ce soit un conte érotique, un polar, un conte de l'angoisse, un conte de Noël tout subtilement dépeint, les mots sont justes, ils résonnent, l'ambiance est à chaque fois prenante. Au risque de me répéter je suis à chaque fois émerveillée. Merci pour tout ce bonheur échangé. Grosses bises. Louise

10 Le Samedi 4 Octobre 2008 à 15:52 GMT+2, par hauteclaire

Bonjour Louise,
et surtout merci à vous d'être là pour moi, je ne pouvais choisir meilleure marraine.
Gros bisous

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Vous pouvez faire référence à votre publication en utilisant ce rétrolien

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 2 + 6 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens