
Cyril et l'espion.
Cyril était rentré très tard du blog de Cerise. Les allées connexions menant au château du royaume Pc étaient pratiquement désertes, et dans le château lui-même, il n'avait rencontré que deux ou trois voisins retournant chez eux, la fermeture de leurs fichiers étant faite. Après un rapide bonsoir à un écuyer portant l'étendard d'un dossier images, il était enfin entré chez lui, refermant la porte doucement pour ne déranger personne.
Comme il était nouvellement arrivé dans le royaume, Magnus Discus lui avait attribué un appartement petit, mais confortable, situé bien sûr dans le dossier de Cerise. Là, au même étage, il avait plusieurs voisins importants, des seigneurs qui régnaient sur des fiefs bien plus grands, régentant les affaires du père de Cerise. Ceux là avaient de très grands logements, pour pouvoir ranger toutes leurs archives, et ne rendaient des comptes qu'à Magnus Discus en personne, quand Cyril la plupart du temps avait affaire à des écuyers ou des hérauts pour savoir quels étaient les ordres et les tâches en cours. Il s'était senti bien petit face à des personnages aussi considérables, mais tout le monde avait été très gentil, le laissant s'installer sans le bousculer, et lui expliquant comment ranger ses propres fichiers suivant les règles voulues par Magnus. Et bien sûr, il y avait Fantasty le violet, dragon accueil du royaume, son ami depuis le premier jour, sur lequel il savait pouvoir compter en toute circonstance.
Il prit une rapide douche, le temps de bien sécher ses écailles, et de lisser ses petites ailes, puis de se brosser les dents, il était prêt à se mettre au lit. Il baillait à s'en décrocher la mâchoire, sur le point d'éteindre la lumière, quant un petit bruit le fit se redresser, l'oreille aux aguets et tous ses sens en action.
Tous les dragons sont connus pour avoir une ouie particulièrement fine, et Cyril ne faisait pas exception à la règle. Une sorte de petit grattement, puis un léger claquement provenaient du couloir, presque en face de sa porte. Il commença par écouter, l'oreille collée au battant, puis ouvrit celui-ci. La pénombre était presque complète, comme toujours à cette heure tardive, seuls les lumignons de veille étaient restés, éclairant faiblement l'endroit. Il lui sembla voir une ombre se glisser à l'autre extrémité du passage, tournant rapidement dans la connexion voisine, celle qui menait hors du Pc, directement vers les groupes de travail du père de Cerise. Cyril n'avait absolument pas le droit d'emprunter cette voie, dont il se tenait à l'écart. Il rassembla son courage, et voleta jusqu'au bout du passage, là où il lui semblait avoir vu quelqu'un se faufiler. Il risqua un coup d'œil sur la connexion, grosse artère ultra rapide, plongée elle aussi dans la pénombre. Aucune donnée ne circulait, tout était calme.
Un peu perplexe, Cyril reprit son vol vers son appartement, tout en se raisonnant. Avec la fatigue, il avait dû imaginer, quelques heures d'un bon repos lui seraient profitables. En passant devant les appartement du seigneur dirigeant le dossier de travail du père de Cerise, Cyril remarqua la porte restée entre ouverte. Il se posa, trottinant jusque là, appréhendant ce qu'il allait trouver. Il passa la tête dans l'ouverture, après avoir frappé légèrement. Tout semblait calme, en ordre, il appela :
-« Messire Documentis ».
Personne ne répondit, il devait avoir été réclamé par Magnus pour une tâche urgente. Peut-être même était-ce lui que Cyril avait aperçu, sortant précipitamment de chez lui pour un travail de nuit avec l'étranger. Il repoussa la porte, ne voulant pas être indiscret, et retourna dans son appartement, pour se coucher et sombrer tout de suite dans un sommeil bienheureux.
Il en fut tiré à peine trois ou quatre heures après, par une sensation de présence, et des bruits étouffés provenant du dehors. Tout de suite, on gratta à sa porte, et la voix de son ami Fantasty se fit entendre :
-« Cyril » puis plus fort :
-« Cyril, ouvre ! »
Il se dépêcha d'aller ouvrir, pour retrouver son ami, accompagné de trois prévôts portant les armes de Magnus. Fantasty avait l'air extrêmement ennuyé, pendant que les enquêteurs furetaient, l'un d'eux entrant dans l'appartement d'en face, affairé.
-« Que se passe t-il, Fantasty ? » demanda Cyril, plutôt éberlué
-« Parle moins fort ! » murmura celui-ci,
-« Il ne s'agit pas de réveiller tout le monde ».
Cyril baissa instantanément de ton :
-« Qu'y a t-il ? »
-« L'appartement de messire Documentis a été forcé. Lui-même a été agressé. Il a pu appeler au secours Magnus en reprenant conscience, mais son programme est très abîmé, nous ne savons pas s'il va s'en sortir. Magnus lui-même est à son chevet ».
-« Magnus est là ? » s'exclama Cyril, oubliant de parler bas.
C'était bien la première fois qu'un tel événement se produisait, à sa connaissance, Magnus restant toujours dans ses appartements, occupant un étage du château à lui tout seul, d'où il pouvait diriger les affaires du royaume. Les programmes endommagés se déplaçaient pour le voir quand ils le pouvaient, ou bien Magnus leur envoyait un de ses écuyers. L'affaire était vraiment grave !
-« Qui a fait ça ? »
-« Nous ne savons pas, as-tu entendu ou vu quelque chose ? ».
-« Oui, une sorte de claquement, et en sortant j'ai cru apercevoir une ombre tourner au coin de la connexion des groupes. Je suis allé jusque là, mais je n'ai plus rien vu, et je n'ai pas osé continuer. Je pensais m'être trompé, et que messire Documentis était sorti en laissant la porte ouverte ».
-« Il vaudrait mieux que tu le dises toi même à Magnus. Viens ».
Les deux dragons traversèrent le couloir, et entrèrent dans l'appartement de Word. L'intérieur était brillamment éclairé, montrant de grandes pièces, entièrement tapissés d'étagères remplies à ras bords de manuscrits. Cyril n'était jamais venu, n'avait fait que jeter un coup d'œil plus tôt, et trouva l'endroit fort impressionnant. Que de documents Documentis avait sous sa garde ! Plusieurs soldats en armes attendaient, impassibles, regardant les dragons sans dire un mot, leurs épées luisant à la lumière blanche. Magnus sortit au même moment d'une autre pièce, où Cyril put entre apercevoir un grand lit, où reposait le chevalier. Il l'avait souvent croisé dans le couloir, noble personnage d'un certain âge, aux beaux cheveux blancs, qui trouvait toujours le temps de lui dire un mot gentil malgré sa charge de travail.
-« Il va mieux » dit Magnus,
-« Il va se remettre, mais il s'en est fallu de peu qu'il ne soit irrémédiablement détérioré ».
-« Messire Magnus » dit Fantasty,
-« Cyril a peut-être entendu quelque chose ».
Cyril, toujours aussi intimidé devant les sourcils broussailleux et froncés de Magnus, répéta ce qu'il avait dit un peu plus tôt.
-« Mmmh ... » fit Magnus, laconique.
Puis il se mit à examiner les rayonnages de manuscrits de très près, concentré.
-« C'est bien ça » dit-il après un moment.
-« Les manuscrits ont été pris et remis en place très habilement. Mes enfants, nous avons un espion dans nos murs ! et il est très habile, les données du père de Cerise ont été extraites et emmenées. Je vais appeler le chevalier Antiviriq ».
La révélation tomba dans un silence impressionnant. Un espion ! Une des pires choses qui pouvait arriver dans un royaume informatique. Le père de Cerise était ingénieur et son entreprise avait beaucoup de brevets très recherchés. Quant au chevalier Antiviriq, il ne venait heureusement que rarement, car tout le monde le craignait. Il faisait le tour des appartements du château, bouleversant tout pour débusquer les espions. Cyril ne l'avait vu qu'une fois, et son petit domaine avait été retourné de fond en comble. Il lui avait fallu deux jours pour tout remettre en place.
-« Allons prendre un peu de repos » ordonna Magnus,
-« La journée sera longue. Je laisse des gardes, il ne pourra pas revenir »
Les dragons s'inclinèrent respectueusement et sortirent, regagnant leurs logements.
Le jour suivant se passa sans incident, malgré une ambiance lourde, tous les occupants étant au courant du piratage, et incités à ouvrir l'œil. Cyril, quant à lui, se tritura les méninges pour essayer de se rappeler quelque chose d'utile à l'enquête, avec pour seul résultat d'être assez distrait dans le blog, ratant quelque peu une ou deux présentations, et dormant mal la nuit suivante. Il se releva de très bonne heure, incapable de rester plus au lit, et sortit pour s'aérer un peu dans un des fichiers images exotiques. Il faisait encore noir, et seuls les gardes postés à la porte de messire Documentis étaient visibles. Cyril volait en direction des fichiers photos, plongé dans ses pensées, quand une lumière sous une porte le fit s'arrêter, et se poser doucement pour observer. La porte menait à une connexion de favori, et il n'y avait aucune raison qu'il y ait de la lumière à cette heure, le royaume Pc étant en veille. Le battant s'ouvrit légèrement, puis plus largement, laissant apparaître une silhouette drapée d'un vêtement noir.
L'espion, car c'était bien lui, Cyril n'avait aucun doute, jeta un coup d'œil à droite puis à gauche, avant de faire quelques pas hors de la connexion. Il sursauta violemment en se trouvant nez à nez avec Cyril, tirant une arbalète des plis de son manteau pour en viser le dragon.
-« Tu ne m'arrêteras pas » gronda t-il, menaçant,
-« Je suis S.P.Y. le meilleur des maîtres espions, et je ne vais pas me laisser prendre par un programme de jeux ! »
-« Je ne suis pas un programme de jeux ! » répondit Cyril énergiquement, et voyant l'arbalète se lever sur lui, il fit une chose incroyable.
Prenant sa respiration à fond, il ouvrit la gueule, et envoya un épais jet de flammes vers l'espion, lui roussissant les bottes. L'espion poussa un cri autant de douleur que de surprise, et se rejeta dans la connexion. Les flammes vinrent frapper la porte qui se refermait sur lui, faisant fondre le métal, et coupant définitivement l'accès. Cyril, très ému d'avoir craché du feu sur quelqu'un, en resta tout tremblotant, alors que des gardes arrivaient en courant, suivis de près par Fantasty.
Un peu plus tard Magnus le fit appeler :
-« Je te félicite Cyril, grâce à toi, l'espion n'a pas pu revenir, et son accès est coupé. Il n'a pas eu le temps de prendre les dossiers vraiment importants, mes gardes ont terminé de tout vérifier. Le royaume est à nouveau sûr ».
Cyril, embarrassé et très heureux, murmura un
-« Merci Messire » à peine audible, en baissant les yeux devant un Magnus Discus qui cachait mal un sourire derrière sa barbe blanche.